Zadkine. A la recherche de la lumière cachée

Ossip Zadkine est un artiste français d'origine russe, établi en France en 1910. Il est plus connu pour ses sculptures qui représentent essentiellement des têtes, des silhouettes, des torses et des animaux très stylisés. Celles qui nous intéressent plus particulièrement ici sont celles recouvertes d'or, bien entendu...


Parcours d'Ossip Zadkine

Ossip Zadkine (né en 1890 à Vitebsk, mort en 1967 à Paris) semble répondre très jeune à une impérieuse vocation de sculpteur.

Il étudie à Regent Street Polytechnicum de Londres, puis ensuite à Paris en 1909, où il suit les cours des Beaux-Arts. Cependant son admiration pour Rodin semble incompatible avec l’enseignement académique et il quitte l’école. Explorant la technique de la taille directe sur pierre ou sur bois qui répond à l’impulsivité de son élan créatif, il forme peu à peu son style.

Installé à La Ruche (Montparnasse), il y rencontre toute l’avant-garde parisienne.

Mobilisé pendant la Première Guerre mondiale, il se déclare détruit physiquement et moralement par la guerre. En 1920, il épouse Valentine Prax (1897-1981), et en 1928, ils s'installent au 100 bis rue d'Assas à Paris, dans une maison qui deviendra l'actuel musée Zadkine. En 1934, lors de leur premier voyage dans le Lot, Zadkine et sa femme achètent une maison aux Arques, un petit village du Quercy, qui deviendra le lieu de créations de nombreuses sculptures.

D'origine juive, Zadkine séjourne aux États-Unis pendant la Seconde Guerre mondiale. Il enseigne à partir de 1944, et donne des cours à la Arts Students League. Il revient en France en septembre 1945, « malade, triste et sans argent ». A son retour en France, il continue à donner des cours et à être l'objet de grandes expositions.


Son oeuvre sculptée

A son arrivée à Paris, il découvre le cubisme, dont il fera une synthèse avec la statuaire grecque classique (étudiée au British Museum), mais également la sculpture romane, gothique, cycladique et les arts africains qui le passionnent : "C’est l’instinct qui prime d’abord ; c’est le plus important ; tout le reste vient plus tard ; alors on s’arme d’une logique qui pénètre chaque geste."

Ossip Zadkine cherche la forme cachée dans la matière. Ainsi, le bois garde ses nœuds, les longues lignes de la fibre, mais conserve aussi la trace de l’outil. Il est partisan d'une grande sobriété,et en confrontant la rigueur classique des lignes à l'impulsivité de l’émotion, il arrive à mêler avant-garde et primitivisme.

Zadkine remonte aux sources vives de l’archaïsme. La seule nécessité pour lui est de « se mettre au service du bois » ou de la pierre sans revêtir « l’uniforme académique ». Les femmes, les oiseaux, les personnages mythologiques, les autoportraits se rassemblent en un panthéon de figures récurrentes.

« Les sculpteurs de ma génération […] et moi-même pouvons être considérés comme les continuateurs de l’antique tradition de ces tailleurs de pierre et de bois qui, partis de la forêt, chantaient librement leurs rêves d’oiseaux fantastiques et de grands fûts d’arbres. » (Civiltà delle macchine, Rome, n°1, 1963).

Pour Zadkine, le bois comme la pierre possèdent en eux la trame d’une forme originelle que le travail du sculpteur consistera à révéler. En faisant entrer le principe de la taille directe, technique ancestrale, dans la modernité, l’artiste prolonge une réflexion sur l’expression des matériaux. Il exalte le mouvement du bois, la légèreté intrinsèque de la pierre. Ossip Zadkine célèbre le lien vital qui relie l’homme à la nature (il a un lien fort avec les forêts et le bois : ses forêts d'enfance en Russie et sa "forêt intérieure"), dialogue intime et instinctif, miroir de son approche de la matière. 


Et l'or dans tout ça ?

Parmi les sculptures "dorées", certaines sont en bois, certaines en plâtre et d'autres en bronze patiné. Souvent le bois est laissé brut, ou poli/laqué, la pierre en revanche est parfois peinte (peut-être faut-il voir l'or comme une couleur ?), et le bronze parfois patiné en doré. Mais le geste de l'artiste et le matériau restent visibles, nous rappelant que la matière est le lieu du vivant, du sauvage... mais également du sacré. N'oublions pas les influences ancestrales de Zadkine (antiques, médiévales, égyptiennes) où symboles sacrés, sculpture et or ont toujours été intimement mêlés.

Ainsi, il n'est pas étonnant que quelques-unes de ses sculptures aient été recouvertes de feuilles d'or (L'oiseau d'or, Tête d'homme, Bouddha, le Chevreuil, La Jeune fille à la colombe, Le Fauve).

Certaines sont désormais usées, et on voit apparaître maintenant la marque des feuilles d'or, ainsi que le rouge du Bol d'Arménie (donc a priori une véritable dorure à la détrempe). Si cela apporte un certain charme à ces sculptures, il faut les imaginer à l'origine, aussi brillantes que celles en bronzes patinés ! Le Chevreuil ou L'oiseau d'or devaient être aussi étincelants que Formes et Lumières, Intimité, le buste de Carol Janeway, L'oiseau, La jeune fille à la main repliée ou l'épée de l'académicien René Huygue.

Si cela rajoute une dimension artisanale (je ne sais pas si c'est Zadkine lui-même qui a réalisé la dorure ? et pourquoi n'en a-t-il pas fait davantage ? - question de moyens je présume), il est intéressant de voir que des sujets aussi naturels et "profanes" que des animaux, des bustes de femmes ou des têtes d'hommes, soient parés d'or.

Alors bien sûr, cette couverture d'or semble entrer en opposition avec le primitivisme de Zadkine et son goût pour la sobriété des formes et l'aspect brut de la matière. Pourtant l'or magnifie symboliquement, autant la matière même (jusque dans ses profondeurs) que le thème sculpté.

Ainsi, la manière dont la lumière vient frapper sur l'or des sculptures (dans les creux, sur les bosses et les arrêtes) en accentue à la fois la composition, tout en donnant une vision différente suivant les angles de vue.

L'or est plaqué sur la matière, comme une peau sensuelle, mais il semble également en surgir, faisant alors jaillir la lumière.


[Les photos des œuvres de Ossip Zadkine sont également sur Pinterest].